Interview « Mental » avec Antoine Auriol, Champion de Kite Surf

Antoine Auriol

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J’ai rencontré Antoine Auriol, lors des championnats du Monde de kite surf  à Essaouira. Je voulais connaître sa vision du kite en tant que professionnel et découvrir  sa gestion des paramètres mentaux de la performance. Rencontre avec un sportif passionné, talentueux, qui a plusieurs cordes à son arc.

Comment vois-tu la pratique de ton sport ?

C’est un sport un peu à part, décalé, qui mélange toutes les sensations que j’aime. En plus de ça, le fait d’être dans les premiers pratiquants me permet de pousser le sport dans la direction que je veux, et m’offre donc une grande liberté.

Le kite me laisse du temps pour voyager, découvrir de nouvelles de cultures…

Et comment as-tu commencé ?

Mon père est prof de sport. Depuis que j’ai 9 ans, je fais de la gym et du trampoline en compétition. Après j’ai fait de la planche olympique en compétition et j’ai découvert le kite vers l’an 2000 en vacances en Espagne.

J’ai tout de suite accroché. J’ai fait un an de planche en même temps et j’ai décidé d’arrêter la planche pour me mettre au kite complètement.

Et là, es-tu professionnel ?

Oui. En fait jusqu’en 2006, j’étudiais en même temps. J’ai complètement arrêté et je me suis totalement mis au kite.

Comment t'es-tu décidé à passer pro ?

C’est venu au fur et à mesure. Je sentais au fond de moi que j’allais réussir, mais j’avais au moins envie de terminer mes études. J’ai une licence STAPS et j’ai fait ma dernière année en Espagne.

J’ai appris à parler espagnol, et ça m’a ouvert les yeux. Et je me suis dit « si je dois faire un truc, autant le faire à fond ! ».

Et tu savais que tu pourrais en vivre ?

Oui. Je m’en suis douté. Au début je m’étais dit qu’à chaque fin de saison, je me demanderais ce que je fais et si je repars pour une année.

Est-ce que tu penses à ton avenir dans le kite ?

Pas trop justement. Je sais que le kite m’ouvre des portes dans la communication, les vidéos et les photos par exemple. Mais je ne pense pas trop au long terme. Je pense plutôt à 3-4 mois. Je vis comme ça, au jour le jour.

C’est vraiment la philosophie du kite tel que je l’aime, qui me permet de faire ça: voyager, prendre mon temps, rencontrer des gens, et puis il y a des opportunités qui arrivent et je les prends. Je n’ai pas peur de l’insécurité. Il y aura toujours un truc à faire.

Je pense que c’est ça qui fait que je peux continuer. Si tu as cette peur, ça te bloque et tu ne fais pas le truc à fond.

Mais c’est difficile de ne pas avoir cette peur…

Oui c’est dur. Je ne sais pas comment il faut la travailler.

C’est une question de confiance en soi ?

Oui. Plus ou moins. Je pense que c’est une question d’expérience.

Tu ne penses pas à quand ça va s’arrêter…

Je vis mon truc et si ça loupe, au pire, j’ai quand même ma famille, des gens que je connais, du soutien et je trouverais un petit boulot quelque part.

Es-tu content de la décision d’être devenu pro ?

Ah oui ! Je ne regrette vraiment pas. Ça m’a permis d’être épanoui, tranquille, d’avoir du temps, de faire du sport, d’être sain. Même mes parents doutaient au début. Je me souviens quand je faisais de la planche olympique, j’étais au pôle France à Brest. 

Ca ne me plaisait pas car c’était trop carré. Il fallait s’entraîner à 9h, suivre des horaires, alors que je suis vraiment plus dans les sensations et aller naviguer quand j’ai envie.

J’ai eu la chance d’avoir mon frère, qui fait du kite aussi et qui adore faire des photos et des vidéos, donc on a voyagé ensemble. On a voulu montrer le kite d’un point de vue artistique.

Ça t’est arrivé de prendre de gros risques ?

Cet hiver en Espagne, il y avait de grosses vagues, mais pas trop de vent, et j’ai hésité une fois à passer une barre de vague, j’ai ralenti et je me suis fait prendre dans la vague et emmêler par les lignes autour de mon corps. 

Ensuite, je me suis fait secoué sous l’eau. Il y a un moment où j’ai cru que j’allais y passer. C’est le moment le plus tendu que j’ai eu en kite.

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Et après, qu’est-ce que cela fait ?

Ca fait peur sur le moment, mais une fois que c’est passé, je me suis senti super bien ! Là, tes problèmes, tu les oublies.

Est-ce que tu es à la recherche de tes limites… voir jusqu’où tu peux aller ?

Oui. T’es toujours un peu poussé à vouloir défier les éléments. Et de temps en temps, t’essayes mais t’y penses pas trop en fait. Ça passe ou ça casse. Tout ce que je tente en général, ça passe.

Donc tu connais tes limites ?

Oui, je connais mes limites.

T’as pas envie d’aller au-delà ?

Non. On n’est pas des surhommes ! Mais glisser sur l’eau et faire de gros sauts, c’est déjà tellement sympa. Après c’est peut-être plus dans les défis, faire un jour des traversées. Mais je n’ai pas envie de défier mon corps.

Qu’est-ce que tu ressens juste après un entraînement, ou une compétition ?

Si t’as bien réussi un entraînement, tu te sens bien En compétition, par contre, t’oublies un peu tout et tu rides. C’est une espèce de cercle qui se met en place et tu te sens vraiment au milieu. T’es en accord avec tout ce qui tourne autour.

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En dehors du kite, tu es comment ?

Je suis quelqu’un de plutôt calme. Je suis souvent avec mes frangins, je fais un peu de musique. Je fais du sport pour me défouler, sinon je m’intéresse un peu à tout, j’aime bien flâner, me balader.

Est-ce qu’il t’arrive de rien faire ?

Je fais beaucoup de musique pour passer dans un autre monde. Je suis toujours occupé. J’essaye de trouver un équilibre entre ce qui est professionnel et ce qui est personnel. Quand tu  vis tout à fond, ça prend du temps. 

Être inactif, ça m’arrive parfois, mais il arrive un moment où je vais quand même avoir besoin de courir ou avoir un minimum de défoulement.

T’es dépendant au sport ?

Oui, complètement. J’en ai besoin.

Et si tu es blessé, ou immobilisé ??

J’avais peur de ça, mais quand je me suis cassé la cheville, j’étais mal au début, mais après je me suis réfugié dans la musique. J’ai fait du piano pendant 3 mois. Le temps est passé vite.

Il n’y a pas de vide ?

Pas vraiment. Je sais que je me raccroche toujours à un truc. On peut vivre des milliards de choses. Je fais du kite aujourd’hui, mais je pourrais très bien faire du plongeon, ou de l’athlétisme.

Est-ce que tu as des rêves ?

Oui, mon rêve, c’est de continuer, de voyager. J’ai plein de petits rêves qui s’enchaînent. Je suis tellement content d’être arrivé là. Je viens de l’est de la France où il n’y a pas de mer, puis on a bougé dans le Nord, où j’ai fait de la gym; et après en Bretagne où j’ai découvert la mer. C’est marrant de voir qu’il y a tellement de circonstances qui ont fait que ça a marché.

Est-ce qu’il y a des périodes, hors compétitions, où tu déprimes, parce qu’il n’y a plus les émotions de la compétition ?

Un coup de cafard ? Parfois, mais je ne sais pas si c’est lié au kite. C’est peut-être plus émotionnel. Mais je fais tout le temps le point à la fin de l’année. Parfois quand tu commences mal la saison, t’as un peu peur, tu te dis « peut être que je suis trop vieux ? peut-être que ça ne va plus aller cette année ? » Mais tu fais le bilan et ça repart. 

C’est pour ça que c’est bien les compétitions, si tu fais des résultats, tu as envie de continuer, ça te motive de rester dans le top 5. C’est un défi personnel.

C’est un sport très lié à l’image, comment tu perçois ton corps, ton image ?

Je ne le perçois pas vraiment. Je me sens juste bien dans ma peau, équilibré.

Mais par rapport à ton image, de vieillir un jour… ?

Si je regarde derrière, j’ai l’impression d’avoir pleins de petits chapitres, et je sais qu’il m’en reste plein à écrire. A chaque période, il y a des sensations différentes.

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Et de faire des photos, des vidéos..

J’ai vraiment envie de montrer le kite d’un point de vue artistique à des gens qui ne connaissent pas ce sport. Je travaille avec mon frère. On s’entend tellement bien: on navigue tous les deux, on a les mêmes passions.

Mais parfois chez les sportifs, il y a l’importance de se montrer, de l’image, d’être reconnu

Je suis bien avec moi-même. Je sais qui je suis et je n’essaye pas de me cacher, ni de me surexposer. Mon style, c’est d’être un peu discret dans la vie, gentil, parler à tout le monde. 

J’ai pas envie d’en faire de trop. Les vidéos qu’on fait, ça retransmet l’état d’esprit dans lequel on est. On fait des trucs posés, avec des plans tranquilles, des images insolites…

Est-ce que tu te remets en question, dans ou en dehors du kite pour être meilleur ?

J’essaye de ne pas endormir mon âme. Quand on fait du sport, on pourrait tomber dans l’obsession des sensations. Mais j’essaye de me rechercher, poser des mots sur des sensations, discuter avec des gens, apprendre à droite à gauche. C’est une recherche continue, jusqu’à la fin de ma vie.

Comme tu vis cela comme un art, un art de vivre plus que le côté sportif, est-ce qu’il y a plus quelque chose de l’ordre de la recherche personnelle, de l’identité, quelque chose qui te crée?

Oui, encore une fois, c’est grâce aux photos et aux vidéos, car j’essaye de faire un boulot plus artistique. Je ne me prends pas au sérieux, mais ce que je fais, j’aime que ce soit bien fait. Ce sont les successions de micro expériences qui me construisent.

Tu penses faire ça toute ta vie ?

Je sais que ça s’arrêtera un jour mais je n’y pense pas trop. Tant que je me sens bien, je ne sais pas pourquoi ça s’arrêterait. Je suis content d’avoir vécu tout ça et si ça doit s’arrêter, c’est le destin. Je me raccrocherais à autre chose.