Entretien avec Mehdi Daouki, entraîneur de tennis: La séparation dans la relation entraîneur-joueur?

Entretien avec Mehdi Daouki, entraîneur de tennis: La séparation dans la relation entraîneur-joueur?

mehdidaouki1Suite à mon article sur la séparation dans la relation entraîneur-entraîné, j’avais envie de connaître l’avis d’un entraîneur sur ce sujet. J’ai donc interrogé Mehdi Daouki, entraîneur qui a démarré très jeune une carrière d’entraîneur après avoir tenté le circuit professionnel. Ayant eu le B.E et une qualification USPTR, il s’est lancé sur le circuit professionnel et a entraîné plusieurs espoirs du tennis mondial, notamment au sein de l’académie Mouratoglou. Après avoir quitté l’académie, il s’est formé en P.N.L et a depuis travaillé en individuel. Il s’occupe depuis 3 mois de Hicham Khaddari, n°3 marocain et il est consultant auprès d’autres joueurs sur le circuit.

Quelle est ta conception de la relation entraîneur-entraîné?

La relation entre un entraîneur (coach) et un joueur est la clé du succès. C’est une aventure qui commence, deux mondes qui se rencontrent: le joueur a ses attentes, ses doutes, son histoire et de son côté, le coach a des convictions et un savoir-faire. L’objectif étant de gagner!  Je pense que le plus important est que les deux parties aient envie de travailler ensemble. Le coach se doit de définir un cadre de travail et des objectifs mesurables et atteignables pour son joueur. Les besoins du joueur sont les moteurs de la relation, ce qui permet à l’entraîneur de trouver son rôle et de définir ses tâches.  

Cette relation est riche, complexe et dangereuse parfois. Le joueur n’appartient pas au coach et vice-versa. L’âge, le sexe, le niveau, les ambitions du projet sont déterminants. On ne peut pas avoir la même relation avec une joueuse de 16 ans qui démarre le circuit junior et un joueur du Top 10. C’est à nous d’adapter notre discours, vérifier et peaufiner notre approche. Nourrir cette relation permet de mieux accompagner.

J’insiste sur la communication. Il ne faut pas se tromper: on peut bien s’entendre et ne pas gagner un match! Parfois une bonne discussion où l’on met les choses au clair peut être très bénéfique. Il faut être sincère et honnête. Certains joueurs n’attendent que ça! C’est une question d’objectif. Ce qui me passionne, c’est d’être en mesure de gagner avec tout le monde: le 4/6 qui veut finir l’année 0 et la joueuse top 100 qui veut rentrer dans le top 20. La relation évolue, peut dériver, il faut la soigner tous les jours pour qu’elle reste productive.

Comment as-tu vécu les séparations jusqu’à maintenant et quelles ont été les causes principales?

Chaque collaboration et chaque séparation m’ont rendu meilleur avec le temps. Il y en a eu des plus difficiles que d’autres. J’ai commencé à coacher à l’âge de 20 ans. Au début, je ne comprenais pas, je trouvais ça injuste. Avec du recul, tout a un sens ou presque. Ce qui peut être pesant, c’est quand les causes n’appartiennent ni au coach, ni au joueur. Quand tu travailles pour une structure par exemple, tu dois te plier aux règles et aux choix sportifs. Quand un parent a décidé de ne plus te faire confiance, tu ne peux pas faire grand chose. Le joueur peut souffrir. Il faut savoir lâcher.  C’est aussi pour ça que j’ai décidé de travailler à mon compte et de travailler avec des joueurs que je choisis. Enfin, les causes peuvent être financières également. Ca coûte cher d’avoir un coach à temps plein. D’ailleurs certains joueurs restent avec leur coach parce que ça ne leur coûte rien!

Est-ce qu’en tant qu’entraîneur tu as déjà décidé d’une séparation et pourquoi?

Oui, deux fois. La première fois, c’était après une année et demi de collaboration. On devait faire le point. On a pas réussi à repartir. On était pas d’accord sur les objectifs! Le manque d’investissement du joueur me posait problème. Avec du recul, je pense que le joueur en question manquait d’ambition. J’ai eu beaucoup de mal à prendre cette décision parce qu’on s’entendait bien! Mais je me suis dit que c’était mieux pour nous.  La deuxième fois, c’était avec une joueuse très travailleuse mais qui avait quelques problèmes personnels. J’avais l’impression de tourner en rond et de faire les mêmes erreurs. Alors j’ai pris les devants et après une longue discussion, on s’est mis d’accord. J’ai apprécié sa sincérité et c’était émouvant. On s’est donc mis d’accord sur le fait qu’elle devait faire des choix, surtout de vie (hors du cadre sportif) avant de repartir sur un projet fort. Ce qui m’embête, c’est qu’elle n’a toujours pas avancé depuis (c’était il y a 3 ans).

Est-ce que tu as déjà mal compris les raisons d’une séparation?

Je ne suis pas du genre à abandonner ou à fuir mes responsabilités. Séparation signifiait pour moi «échec». J’ai eu du mal au début à l’accepter, quelque soit les raisons. Quand cela devait se faire, je tenais à savoir les raisons dans le but de comprendre et de progresser. C’est un exercice difficile , mais je crois que c’est important. Les raisons ne m’ont pas toujours convaincu, mais c’était tout de même intéressant de se faire une idée, de se remettre en question. A vrai dire, au début, je pensais pouvoir changer les gens ou modifier leur croyance. Le recul est nécessaire! Je crois que ça m’a rendu meilleur aujourd’hui.  Je travaille avec ceux qui veulent me faire confiance et qui adhèrent à ma façon de travailler. Ce n’est pas simple, notamment avec des joueurs déjà célèbres et très sollicités par la presse, les agents, les structures etc.. Parfois, j’ai été confronté à des problèmes de culture, de communication. C’est toujours intéressant mais on peut s’y perdre avec la pression du résultat.  Avec certaines joueuses, je passais probablement trop de temps avec les parents. Sur le circuit WTA, c’est assez récurrent d’être confronté à un parent et de devoir l’inclure dans le projet. Aujourd’hui, avant de démarrer un projet, je prends rendez-vous avec les parents. Surtout s’ils sont très impliqués, pour voir si je peux travailler ou pas.

Est-ce qu’une séparation te remet en question dans ton travail d’entraîneur? 

Je vais commencer par la question de «ou commence et ou s’arrête mon travail d’entraîneur?» «En quoi réside mon travail?». Personnellement, la seule personne apte à remettre en question mon travail, c’est le joueur. Si c’est le cas, je tends l’oreille et j’essaye de me mettre à sa place pour savoir ce qui n’a pas marché, dans le but de rectifier et de l’améliorer. C’est une question que je me pose tous les jours: Qu’est-ce que je peux faire de mieux? ou faire différemment pour que mon message passe et que le joueur gagne.

Sur le circuit pro, la pression est énorme et notre travail est remis en question après chaque match. Il ne faut pas attendre la séparation pour se remettre en question. Après tout, ce sont les joueurs qui décident. Quand ils gagnent, c’est grâce à eux. Mais quand ça perd! On y est peut être pour quelque chose! Il faut faire avec ça. Maintenant, c’est du cas par cas. Et certainement que la relation et les valeurs que l’on partage avec le joueur jouent beaucoup.

Est-ce que tu as constaté une différence selon que ce soit un garçon ou une fille?

J’ai eu l’opportunité de travailler avec les deux. Je ne pensais jamais passer 5 ans sur le circuit WTA et y gagner des tournois. Les filles m’ont appris à être patient, à être attentif aux détails. Je fais peut être plus attention à certaines choses qu’avec les garçons. Je ne dis pas qu’avec les garçons, je ne le fais pas. Mais, c’est différent: le discours est différent, la relation, les émotions sont différentes. Quand une fille vous donne sa confiance et qu’elle y croit, elle y va à 100%. Un garçon met peut être plus de temps. Les filles aiment bien l’exclusivité par exemple. Très peu acceptent de partager un entraîneur. Il y a une énorme rivalité sur le circuit. C’est la guerre entre elles! J’aime bien ça, je crois! Alors que les garçons, ils peuvent se bagarrer pendant 3 heures sur un court et jouer aux cartes le soir même ensemble. Encore une fois garçon ou fille, je ne sais pas! Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire du joueur, son parcours, ses limites, ses ressources, sa culture…

Gardes-tu des relations après une séparation? Quel rôle occupes-tu par la suite?

J’essaye. Je travaille beaucoup et je passe d’un projet à un autre. Il y a quelques joueurs qui gardent une place spéciale dans mon coeur. Alors, je prends de leurs nouvelles et j’aime savoir qu’ils continuent à gagner. J’ai reçu parfois des messages longtemps après une séparation. Ca me touche et ça m’encourage à continuer mon métier. C’est toujours gratifiant quand un joueur te dit «merci». C’est toujours agréable. Ils ne le font pas tous, mais ce qui ne savent pas, c’est que je leur dois beaucoup! Il m’arrive aussi de conseiller certains et de donner mon avis s’ils me le demandent sur leur projet de vie. Il y a quelques mois, j’ai revu une joueuse avec qui j’ai travaillé il y a quelques années. Ca m’a beaucoup servi de l’entendre parler avec autant de recul sur notre collaboration. Ca m’a permis de me remettre en question et de savoir ou j’en étais aujourd’hui.  Une autre fois, j’ai croisé une de mes anciennes joueuses à Roland Garros. Elle m’a regardé avec un grand sourire et m’a dit «Mehdi, je joue Sharapova ce soir, Est-ce que tu veux bien venir dans mon box et voir mon match? Ca me fera plaisir et ça va me donner des forces». C’est sympa! Après, ceux qui sont sur le circuit, ils sont dans leur monde. Les meilleurs n’ont pas d’états d’âmes. Ils s’attachent moins et regardent devant.

Est-ce qu’il est souhaitable pour une relation entraîneur-joueur de durer dans le temps? 

Ce qui compte, c’est le résultat. Effectivement, les meilleurs joueurs (ses) au monde ont des relations durables avec leur entraîneur. Djokovic, Nadal, Ferrer.. Si le binôme marche, pourquoi ne pas continuer? Encore une fois, c’est le joueur qui décide. Puis, il y a la question de la relation: Ou va la relation et quelle direction elle prend?  Un joueur ou une joueuse motivée qui veut tout gagner, n’hésitera pas à limoger un entraîneur hésitant qui ne lui apporte pas ce qu’il cherche. Les meilleurs s’entourent des meilleurs. Et quand ils changent, c’est pour espérer trouver mieux. Ce qui n’est pas à 100% le cas à chaque fois. Si Azarenka est passée numéro 1 mondiale, ce n’est pas un hasard. Si Murray a été chercher Lendl, ce n’est pas pour faire de la figuration. Ce sont des couples qui peuvent durer parce que les victoires les animent. En fait, pour que ça dure, il faut gagner! Si les deux aiment gagner et que la communication est permanente, ça devient très amusant. Je pense que les champions se font malgré leur entraîneur!

Page Facebook de Mehdi Daouki

 

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