Nadal-Federer: la dimension psychologique

Je viens de regarder (à nouveau) le merveilleux documentaire de l’Equipe « Stroke of genius ». 

Il retrace la rivalité Nadal-Federer à travers le prisme de la victoire de l’Espagnol sur le gazon anglais en 2008. Et cela m’a inspiré une réflexion sur la rencontre de cet après-midi.

Tous les fans du tennis sont en transe à l’idée de cette nouvelle confrontation! C’est une rivalité hors norme qui s’est installée entre deux styles tellement différents, entre l’artiste et le rouleau compresseur, la grâce et la détermination et qui a affolé les compteurs de l’histoire du tennis. 
Alors, chaque fan de Federer rêve à une victoire du Suisse (dont moi..) alors que ceux de l’Espagnol rêve de le voir l’écraser une nouvelle fois. C’est une lutte à distance qui se joue aussi dans les tribunes et les médias. 

 

Avoir cette affiche à Roland Garros, c’est comme manger un repas dans un restaurant trois étoiles. C’est rare et c’est précieux. 

Sur le papier, il n’y a aucun débat. Nadal est largement supérieur à Federer sur terre battue. C’est le territoire quasi exclusif de l’Espagnol et Roger n’a jamais trouvé la solution pour le battre. 

Et pourtant, la beauté de la compétition repose sur l’incertitude. 
En sport et en tennis en particulier, la dimension mentale est prépondérante. Et personne ne peut ignorer que la dimension émotionnelle de ce match sera la clé. Car les enjeux sont énormes pour les deux. Et celui qui arrivera à mieux gérer la dimension psychologique fera plier l’autre. 
Enorme, parce que ces deux-là sont malgré tout dans leur dernière ligne droite, qu’ils ne se rencontreront plus aussi souvent dans le futur et que leur duel du jour fera partie des derniers chapitres de leur livre écrit en commun. 
A chaque match, une victoire de l’un est une expression de domination sur l’autre. Quand Federer gagne, il envoie un message qu’il est toujours là, qu’il ne faut pas l’enterrer. Quand Nadal gagne, il envoie à son rival le message qu’il le poursuivra jusqu’à son dernier souffle pour lui ravir son record de Grand Chelem gagné. 
Cette histoire qu’ils écrivent en parallèle les motive, les touche profondément et c’est bien cela qui pourra faire la différence aujourd’hui. Il y aura beaucoup d’émotion mais des deux côtés en même temps. Ce qui n’a pas toujours été le cas car comme Roger l’a confessé dernièrement, il n’a peut-être pas assez cru en ses chances parfois contre Rafa. 

Aujourd’hui, tout est différent. 

Ils ont connu les blessures, la résurrection pour l’un et l’éternel retour pour l’autre. 

A ce moment de leur histoire, ce match vient encore sonner comme une ultime possibilité de Federer de grignoter le territoire de Nadal. 

Ils se disputent leurs trophées comme des frères qui ne veulent jamais se prêter leurs jouets. Ils s’apprécient mais l’un veut forcément ce que l’autre a. 

Roger veut ce que Rafa a déjà gagné 11 fois et sur lequel il a buté tant de fois. Et Rafa ne va pas laisser sa place. Comme il l’a dit lors de leur match en 2008: « Roger pouvait gagner, mais je n’allais pas perdre». 

Cette année, Nadal a vacillé. Il a dû se résoudre à lâcher quelques trophées avant d’en arriver là. Les défaites contre Fognini et Thiem auront dû le piquer dans son orgueil. 

C’est peut-être l’année où il peut se sentir vulnérable si un grain de sable vient s’immiscer dans sa machine bien huilée. Il n’aime pas les imprévus (et la pluie va forcément jouer son rôle). Il aime ce qui le rassure et cette fois, il ne peut pas être rassuré car sa confrontation avec la Suisse depuis quelques temps tourne à l’avantage du Suisse. Mais pas sur sa surface. 

Mais sur sa surface, il n’a pas eu d’autres tests avant. Ce sera son premier et il n’a pas le droit de se louper. Il devra gérer cette émotion de se voir infliger une première défaite dans le lieu où il a été consacré depuis presque 15 ans. 

De son côté, on pourrait penser que Roger n’a rien à perdre, que personne ne l’attend et même lui ne se voyait pas être à cette place. Mais peut-on ne rien attendre de soi quand on a tellement de choses à gagner si on réussit l’exploit de battre le majorquin sur ses terres? Comment faire abstraction du retentissement de cette victoire? 

Ce serait l’équivalent de la victoire de Nadal à Wimbledon en 2008. Car personne n’a imaginé avant que Federer avaient les armes pour rivaliser sur la surface ocre. Mais depuis son changement de raquette et son revers perfectionné, il sait qu’il a des forces qu’il n’avait pas auparavant. 

Il doit y croire. Il peut y croire. Son match se jouera là: s’il arrrive à ne pas se projeter sur ce tremblement de terre que serait sa victoire. 

La seule manière de gérer ce match est de le prendre comme un cadeau, de lâcher prise sur l’histoire et de préférer la folie de créer l’exploit face à la crainte de ne pas le réaliser. Roger devra rester léger face à ce tourbillon dans sa tête et dans les médias, qui rend le match encore plus passionnant qu’il le sera (peut-être) dans la réalité. 

La victoire se jouera dans la tête. Et….. Roger raffole des chiffres ronds: 10 ans après avoir gagné son seul trophée ici, 20 ans après sa première apparition, il sait qu’il rajouterait une belle histoire à sa renaissance.