Entretien avec Raphaël Poulain, ex-rugbyman pour Les héros meurent jeunes

Entretien avec Raphaël Poulain, ex-rugbyman pour Les héros meurent jeunes

raphpoulain1Après avoir transmis son expérience à travers son livre, Raphaël Poulain a désiré aller plus loin dans la rencontre humaine et a maintenant l’idée de créer un documentaire sur les ex-joueurs et jeunes joueurs actuels de rugby pour parler d’eux-mêmes, du côté humain et de traverser sa propre histoire en image. Pour réaliser son documentaire « Les héros meurent jeunes », il a décidé de faire appel à la participation des internautes sur le principe du financement participatif (Sponsorise Me). J’ai donc profité de cette occasion pour parler de ce nouveau projet et de discuter des aspects psychologiques qu’il avait mis en relief dans son livre.

Présentation du Projet: Au volant d’un combi Volkswagen d’un autre temps, Raphaël Poulain, ancien dieu du stade, parcourt les routes de France à la rencontre des anciens  «héros» du monde du rugby. Voici la vidéo de présentation de son futur documentaire

Comment est née cette idée de documentaire? 

C’est venu comme le livre. Je me suis baladé dans Paris et j’ai écrit pendant 3 ans sans penser à en faire un livre. Et le bouquin est sorti. J’ai commencé à faire des court métrages avec des potes et ils ont bien aimé ma philosophie de vie. On s’est retrouvé un jour en se disant qu’on pouvait réunir nos talents pour faire une oeuvre d’art humaine et réunir des anciens et jeunes joueurs talentueux. On va faire un documentaire qui sera un medley de toutes ces rencontres.

Dans ta vidéo de présentation, tu parles de « l’aveu de faiblesse ». Penses-tu que les joueurs vont vouloir parler d’eux devant la caméra?

Je pense qu’ils auront plus de facilité à parler avec moi qu’avec un journaliste, car il y a mon bouquin et mon expérience. Ils me connaissent. Par exemple, Jean-Pierre Rives sera dedans et j’ai fait un casting avec des mecs qui avaient des trucs à raconter. C’est à moi d’être bon sur les questions que je pose et de moduler en fonction de la personne que j’ai en fonction de moi. Je ne sais pas ce que je vais découvrir mais j’ai confiance. Je vais leur dire dès le début que je veux savoir ce qu’ils ont vécu, comme par exemple parler de la blessure ou de la notoriété. Je vais prendre l’homme, pas le rugbyman. Même si le rugbyman m’intéresse, mais ce qui m’intéresse c’est l’homme derrière. On a pas de rapport de pouvoir donc on va être dans un truc de partage. Je pense que le fait de passer une ou deux journées avec chacun va les mettre en confiance et que l’on va échanger sur ces sujets. 

Quelles sont les thématiques que tu vas aborder?

raphpoulain2L’idée, c’est de créer le lien entre les anciens et les jeunes. Pendant le trajet, je vais parler de mon histoire. On va aussi tourner en immersion dans un pôle Espoir. L’axe, c’est de parler de l’aveu de faiblesse, de cet aspect humain qui fait avancer le groupe et qui fait gagner parfois. On va parler du soutien nécessaire quand il y a un blessé, parler de la solitude. C’est un voyage du héros que je veux faire: celui de l’individuation, avoir des référents par exemple. Il y a plein de symboles. Si on parle de héros, on parle de mythologie. J’ai envie de parler de philosophie, d’amour. Je ne vais pas me freiner. Je veux une liberté de parole. L’idée, ce n’est pas de faire du sensationnel, ce sera dans le respect du sportif. Ce n’est pas un dévoilement de la vie privée. 

Par rapport à cet aveu de faiblesse, comment as-tu perçu cet aspect dans le rugby et le déni des aspects psychologiques du joueur?

A partir du moment où on parle de psychologie ou de coaching, cela veut dire qu’il y a une faiblesse quelque part. Or, je ne suis pas d’accord car le coaching permet justement d’améliorer les performances et de remettre une notion de plaisir et de confiance au milieu. Il est clair qu’on a de bons entraîneurs, mais dès que tu commences à parler de ça, ils pensent que cela fait partie de leur boulot. Alors que c’est une compétence et ils restent dans une hiérarchie de pouvoir en voulant tout gérer. Et puis, c’est aussi l’éducation judéo-chrétienne, personne ne nous apprend à avoir confiance en nous. Il faut prouver à nos parents, à nos professeurs, à nos entraîneurs mais la confiance passe par la psychologie. J’ai eu un entraîneur qui m’a dit «tu vas être le meilleur parce que tu fais 100 kilos et t’as un mental en acier». Sauf que j’avais un mental en mousse, je marchais à l’affect, j’avais besoin de confiance et avec 5 kilos en moins j’aurais été meilleur. Ce qui s’est passé au niveau de mes blessures, l’entraîneur est aussi responsable. 

Est-ce que justement tes entraîneurs se sont intéressés à ces aspects humains, à qui tu étais derrière le joueur?

Très peu.  Il y en a un ou deux qui l’ont senti mais tous les problèmes personnels sont mis de côté. Tu rentres sur le terrain, ce n’est pas leur problème. Il faut être performant. Sauf que quand tu perds quelqu’un une semaine avant, ou quand tu as une mauvaise motivation, ils s’en foutent. Il faut que tu sois dans le résultat, le meilleur. Toute l’approche psychologique et affective est mise de côté. Mis à part avec John Connoly, qui m’a dit «Toi, il faut que tu t’amuses». J’avais l’impression d’être mauvais donc là, je me suis amusé et j’ai été l’un des meilleurs. On ne prend pas en compte l’individu dans son intégralité alors qu’un joueur a un cerveau ou même l’intelligence du coeur. J’ai l’impression qu’on est coupé de nos émotions. D’où la blessure. Tout le monde est surpris du mot «dépression» mais quand tu es constamment en pression, c’est normal que cela explose. Tout est démultiplié dans le sport: la gloire, la reconnaissance ou la blessure. Tu pars avec ta dépression et on s’en fout. On ne veut plus entendre parler de toi.

Tu parles justement le paradoxe d’être entouré en soirée et la solitude pendant la blessure, de pas savoir à qui parler ou dire des choses. Est-ce que tu n’avais pas envie de te dévoiler? 

raphpoulain3L’aveu de faiblesse, je l’ai eu il y a un mois et demi. En Décembre, j’ai fait un burn-out parce qu’à force de dire «regardez comme je suis beau, comme je suis grand ». Alors qu’à l’intérieur ce n’est pas du tout ce que je pensais. Tout le bruit que je faisais c’était pour masquer ce que je ressentais à l’intérieur. J’étais un gosse dans un corps de grand. Je me suis sabré parce que je n’avais pas confiance en moi. J’ai toujours fonctionné avec l’impression qu’il fallait que je brille pour être reconnu. De devoir faire du bruit. J’étais hyper marrant. J’étais hyper musclé. J’étais hyper excessif en tout. C’était pour briller, pour exister aux yeux des autres. Personne ne m’a appris, à part moi, à croire en moi.  Il fallait faire partie du groupe et tu mets complètement ta personnalité de côté et tu es dans le paraître. Quand le paraître s’enclenche: si j’ai arrêté le rugby, c’est que je ne pouvais pas continuer comme ça. J’avais l’impression d’être utilisé.

Est-ce que l’on ne s’intéressait pas à ce que tu ressentais?

Il y a beaucoup de pudeur. On n’appelle pas parce que le groupe continue à vivre. C’est vrai que tu as pas envie de déranger avec ta blessure. Tu restes dans ton coin. Il y a cette solitude qui s’installe et qui était paradoxale avec les grands moments d’euphorie que j’avais avec le groupe. C’était tout noir ou tout blanc. Le côté gris, je suis en train de l’apprendre, à tempérer. C’est l’apprentissage de vie. Ca m’a appris à être seul. J’ai pas voulu montrer. J’ai protégé mon monde.

On parle souvent de la crise d’identité de l’après carrière. Est-ce que l’as tu traversé?

Oui, parce que j’ai toujours été en décalage entre ce que je représentais et ce que j’étais à l’intérieur. Tu représentes un idéal, donc tu fonces là dedans mais du jour au lendemain tu n’es plus rien. Je pense qu’il faut en parler parce que c’est ce qui fait un homme aujourd’hui. Je prends le contre pied de tout ça en racontant mon expérience. Je parle de la manière de fantasmer une carrière, de vendre du rêve mais ce n’est pas la réalité. Je parle aussi de ceux qui arrêtent le rugby, la normalité, et que de descendre de son piédestal, c’est compliqué. Quoiqu’il arrive, on souffre parce qu’on passe du super-héros à quelqu’un de normal. De cette part un peu héroïque, de la notoriété, de moments magnifiques énormes. Tu  représentes quelque chose pour tes parents, ta famille et tout ça s’arrête. Ce deuil là n’est pas évident. Il faut se reconstruire derrière.

Est-ce qu’à l’époque tu questionnais l’aspect psychologique derrière tes blessures?

RAF1A ce moment là, je me suis posé aucune question. C’était de la mauvaise motivation. Vu que j’ai toujours voulu prouvé, j’étais toujours à 200% et mon corps a cassé. J’avais aussi ce caractère là. Pour éviter de faire ce genre d’erreur, il faut commencer à penser aux bonnes motivations, retrouver le plaisir et que l’enjeu ne prenne pas le pas sur le jeu. Je suis complètement dans l’enjeu, de vouloir prouver et c’est inconscient. Je ne me pose aucune question sur ce qu’il m’arrive. Je me dis que ce n’est pas grave. Par contre, après, quand tu prends du recul, tu te demandes ce qui s’est passé. Après quoi j’ai couru.  Je ne voyais qu’à travers le club. J’avais pas la maturité. Chacun a sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé. J’ai ma part de responsabilité.  

Quel regard portes-tu maintenant sur tout ça depuis la fin de carrière et la fin du livre? 

Cela se met en place doucement. Le chemin est long. Je suis assez fier d’en être sorti humain et grandi. C’était une belle aventure même si elle était dure et prenante. Je ne me rends pas compte car j’ai gardé un côté naïf. Je garde pas mal de détachement par rapport à ce que j’ai vécu. Psychologiquement j’ai eu des phases très dures, donc ma seule fierté, c’est de m’en être sorti.

Par rapport au documentaire, qu’as-tu envie de transmettre?

Il y a une réalité: le rugby est un vrai travail qui est passionnant et énorme. A travers le voyage, j’ai envie de partager et d’être à l’écoute de ce qu’ils vont m’apporter et de faire une oeuvre d’art humaine. Un truc où il y a un peu tout ce qu’on peut représenter en tant que sportif: un corps creu. Il manque l’esprit. Et quand l’esprit est incarné, c’est comme ça que tu peux gagner des titres, ensemble. De raconter que c’est dans le fait que chacun amène sa particularité, son potentiel et ses compétences. J’ai envie d’apporter le respect de la différence. Arriver à le faire pour cette génération, qui sont les adultes de demain et d’arriver à créer le lien avec les anciens.

raphSoutenez le projet de Raphaël Poulain sur le site SPONSORISE ME

 

 

 

 

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