L’approche psychanalytique: un atout pour comprendre l’aspect affectif de la relation entraîneur-joueur de tennis?

L’approche psychanalytique: un atout pour comprendre l’aspect affectif de la relation entraîneur-joueur de tennis?

17952gasquet_rgLes fonctions de l’entraîneur ne se limitent pas simplement à enseigner des compétences techniques ou tactiques et à conseiller les joueurs au quotidien. En tant qu’éducateur, l’entraîneur joue souvent un rôle important dans l’environnement du joueur. La relation qui lie le joueur à son entraîneur n’est pas figée ; elle évolue dans le temps et il arrive souvent que l’idéalisation primaire laisse place à une relation plus équilibrée, selon le rôle attribué à l’entraîneur par rapport aux identifications antérieures du joueur (identifications aux parents principalement). Par conséquent, l’engagement affectif est le fruit de l’interaction de deux personnalités et vécus dont les résultats sont imprévisibles. L’approche psychanalytique est relativement nouvelle en psychologie du sport(Conroy& Benjamin, 2001), bien qu’elle apporte un éclairage sur la dynamique des relations interpersonnelles qui pourrait être utile aux entraîneurs pour leur permettre de réfléchir à leur propre expérience passée en tant que joueur de tennis et de séparer leurs désirs intérieurs de ce qu’ils attendent du joueur. Dans l’approche psychanalytique, la prise en compte du transfert est précieuse pour comprendre comment les relations antérieures du joueur avec son entourage proche (principalement ses parents) ont un impact sur l’engagement affectif vis-à-vis de son entraîneur.

Définition du transfert et du contre-transfert

L’approche psychanalytique perçoit l’esprit humain comme fondé sur trois éléments (ça, moi et surmoi) en interaction constante sur le plan des pensées et des actions, auxquels il n’est pas possible d’accéder directement par le biais de la conscience. Le ça et le moi existent dans un état de conflit permanent donnant lieu à des pulsions instinctives déplaisantes, telles que l’anxiété ou la culpabilité qui cherchent à s’exprimer via le moi et ses fonctions diverses (Freud, 1923).
Des conflits peuvent être observés de façon répétée dans des situations où un sujet reproduit inconsciemment certaines expériences qui se sont produites dans le passé avec des personnes proches telles que les parents et les frères et sœurs(Strean & Strean, 1998, 2005).
Le transfert a été précédemment défini dans le cadre de la pratique analytique comme le phénomène par lequel un patient reporte sur l’analyste des sentiments et des idées qui émanent d’une personne importante du passé (Moore & Fine, 1990). Toutefois, ce phénomène survient dans diverses situations comme, par exemple, dans le contexte de la relation qui lie le sportif à son entraîneur.
A l’opposé, le contre-transfert a été défini comme étant la réaction inconsciente au transfert d’un patient dans le processus analytique (Kernberg, 1986).
Par conséquent, le contre-transfert dans le contexte de l’entraînement sportif peut être considéré comme le comportement et l’engagement affectif de l’entraîneur vis-à-vis du joueur. Cette réaction peut avoir à la fois des conséquences bénéfiques et néfastes selon le degré de connaissance et de formation dont on dispose sur ces aspects (Strean & Strean, 1998, 2005). Sans informations suffisantes sur ce phénomène, il se peut que l’entraîneur ignore ou nie des sentiments qu’il éprouve pour une personne qu’il entraîne et ne parvienne pas à établir la relation de travail nécessaire. Strean & Strean (1998) ont expliqué que la réaction du joueur à l’égard de son entraîneur est le résultat de son vécu, de ses fantasmes et de son idéal de vie, de l’image qu’il a de lui- même, des commandes du surmoi, et de transferts sur l’entraîneur et ses pairs.

Les caractéristiques du transfert de l’entraîneur

Il est important de remarquer que le transfert et le contre-transfert ne sont pas complètement similaires dans le contexte de l’entraînement sportif et dans celui de l’analyse puisque l’entraîneur a tendance à ne pas être neutre, ce qui augmente les probabilités de déséquilibre de pouvoir. Andersen (à paraître) a par exemple décrit le statut de « gourou » du professeur de danse classique, nous renseignant ainsi sur le pouvoir et l’emprise que l’entraîneur peut exercer sur ses élèves et les excès que cela peut engendrer. Ogilvie et d’autres chercheurs(1993) ont affirmé que ces processus étaient susceptibles d’entraîner des violations de frontières en raison d’un rejet affectif précoce de la part des parents qui expliquerait cette « soif de transfert ».
Selon eux, les entraîneurs présentant des « carences affectives ou sociales importantes dans leur propre vie » seraient les plus enclins à commettre des violations de relation avec les sportifs. En outre, cette probabilité serait particulièrement forte dans un contexte sportif impliquant une certaine proximité physique due à la nature même de l’entraînement et à la fréquence des séances d’entraînement. Henschen (1991) a décrit le phénomène de normalisation des contacts physiques observé dans de nombreuses disciplines sportives (par exemple, les étreintes entre les jeunes gymnastes féminines et leurs entraîneurs masculins) et le fait que cela entraîne une intimité potentiellement ambiguë avec le sportif si l’entraîneur éprouve des difficultés à gérer ces aspects de façon positive.

Gérer les aspects du transfert et du contre-transfert

Le transfert produit une idéalisation de la part du joueur qui est remise en cause lorsque des mauvais résultats se produisent; souvent, le joueur reproche alors à l’entraîneur d’être responsable de ses échecs alors qu’il le mettait sur un piédestal jusqu’à alors. La difficulté principale qui se pose à l’entraîneur consiste donc à ne pas confondre la position d’idéal du moi (qui permet une identification nécessaire) à une position d’objet nécessitant une réflexion sur sa propre histoire et ses propres pulsions inconscientes qui l’ont mené à exercer la profession d’entraîneur.
Les débuts d’une nouvelle collaboration avec un joueur rappellent parfois à l’entraîneur qu’il a été lui-même joueur par le passé. L’entraîneur confronte ses propres réussites et échecs via ses filtres conscients et inconscients.
Incontestablement, être entraîneur est parfois un moyen de revivre des émotions par l’intermédiaire d’une autre personne, voire de connaître des émotions inconnues lorsqu’on n’a pas pu atteindre ses objectifs par le passé. Il faut un certain recul par rapport au passé pour être capable de séparer ses propres pulsions et espérances de celles du joueur.
La position de l’entraîneur est relativement compliquée à gérer sur le plan affectif dans la mesure où il ne se trouve pas sur le court et qu’il doit composer avec la satisfaction du joueur et son manque de reconnaissance parfois.

Voici les réflexions d’un entraîneur national français sur les relations qu’il entretient avec ses joueurs:
« A aucun moment l’athlète est votre chose. On doit se dire qu’on n’y est pour rien. Je crois qu’on peut fonctionner comme ça, il ne faut pas se dire que l’athlète est là grâce à moi, il faut pouvoir rendre sa liberté à l’athlète sans que ça soit quelque chose de dramatique pour tous les deux. C’est dur de temps en temps quand j’ai un mec qui est champion du monde junior. Mon ego ferait que j’aimerais bien être sur la photo à côté de lui, prendre le micro et parler, et expliquer comment je l’entraîne pendant des heures mais je me refuse à le faire, je m’en vais, je me mets en retrait, parce que je n’ai pas le droit de lui voler ce qui est à lui. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la relation qu’on a entre nous, c’est le respect, l’amitié, même une certaine forme de tendresse mais je sais que c’est lui, ce n’est pas moi. On n’est jamais déçu. Quand j’arrête avec un joueur, on a de bons rapports, je le mets dans une situation où je ne veux plus être présent » (in Huguet, 2006).

L’approche psychanalytique permet de mieux comprendre comment les conflits peuvent survenir entre un entraîneur et un joueur. Il arrive que le joueur ait du mal à exprimer son désir de changer d’entraîneur, ce qui peut donner lieu à une rupture soudaine pouvant être mal vécue par l’entraîneur. Lévêque (2005) a expliqué que bien que certains entraîneurs y voient un manque de gratitude de la part du joueur, il s’agit en fait d’un processus d’émancipation et d’un pas en avant positif vers une plus grande autonomie.

Gérer le transfert du joueur et son propre contre-transfert est un aspect délicat du travail de l’entraîneur puisque celui-ci doit posséder assez de connaissances sur ce phénomène pour pouvoir en détecter les signes tangibles et gérer ses propres réactions également. Par exemple, le transfert peut se manifester chez un joueur par un comportement provocateur et perturbateur lors des séances d’entraînement. Gérer le transfert peut-être à la fois bénéfique et dangereux. En effet, d’un côté, la création d’une bonne relation est propice à un transfert positif et peut favoriser une relation de confiance entre eux. De l’autre, cela est problématique si l’entraîneur prend trop d’importance ; il peut idéalement prendre la place des parents et entraîner une certaine dépendance du joueur, situation qui peut lui être agréable puisqu’elle implique un certain pouvoir exercé sur le joueur. Il est par conséquent indispensable que l’entraîneur prenne conscience de ses propres limites, contradictions et conflits intérieurs afin de pouvoir prendre une  certaine distance par rapport aux sentiments éprouvés pour la personne entraînée.

Les aspects négatifs

Le transfert peut donner naissance à des sentiments d’amour pour l’entraîneur ; cela peut être dommageable si l’entraîneur interprète cet amour comme étant la manifestation de sentiments réels à son égard. Le transfert et le contre-transfert donnent l’illusion d’être aimé alors qu’il ne s’agit que d’un effet d’identifications et de liens antérieurs. Il s’ensuit évidemment que l’entraîneur, à son tour, peut tomber amoureux de la personne entraînée sans prendre conscience de la confusion possible due aux effets du transfert.
Les exemples d’entraîneurs ayant franchi les limites sont nombreux et les conséquences sont encore plus dangereuses chez les jeunes joueurs. Un autre danger est possible lorsque l’entraîneur se sert exagérément de son charisme et trouve cette situation agréable dans la mesure où elle satisfait son propre désir de domination d’une autre personne (c’est ce qu’on appelle l’aliénation).
Il y a parfois un désir de créer un joueur à son image, de le maintenir dans une relation de dépendance. Le fait de soutenir une position extrême peut être également source de confusion : en ne prenant pas en compte les effets possibles de transfert, un entraîneur s’empêcherait d’avoir des émotions et d’être proche d’un sportif et il serait plus facile pour lui d’être un entraîneur autoritaire. Certains entraîneurs pouvant redouter ce lien affectif de façon exagérée, ils auront tendance à gérer cela de manière négative : le joueur ne comprend pas alors les raisons de ce manque d’empathie et de la distance mise par l’entraîneur dans leur relation.

Conclusion

L’utilisation de la psychologie du sport pour les entraîneurs ne doit pas se limiter à la connaissance des compétences mentales à appliquer sur le court avec le joueur. Il est important que les entraîneurs comprennent l’aspect affectif de la relation qui les lie au joueur et de toutes ces conséquences.
Il faut sensibiliser davantage les entraîneurs à cet aspect affectif de la relation, leur permettre d’en parler pour éviter qu’ils se sentent coupables de l’attachement éprouvé pour un joueur ou une joueuse.
Une reconnaissance de l’approche psychanalytique serait donc utile aux entraîneurs puisqu’elle leur donnerait la possibilité de réfléchir à leur rôle, leur engagement et leurs attentes vis-à-vis du joueur entraîné.

Bibliographie

Andersen, M. B. (in press). Pas de deux: performance psychology in tights. In K. F. Hays(Ed.), Performance psychologyin action. Washington DC: American psychologicalAssociation.
Conroy, D. E. & Benjamin, L. S. (2001). Psychodynamics in sport performance enhancement consultation: Application of an interpersonaltheory. The SportPsychologist, 15, 103-110.
Freud, S. (1966). The ego and the Id. (J. Stratchey, Trans.). London: Hogarth Press. (Originalworkpublished 1923-1925)
Huguet, S. (2006). La relation entraineur-entrainé en tennis: Liens familiaux et construction subjective. Thèse de doctorat, Université de Nancy, France, not published.
Lévêque, M. (2005). Psychologie du métier d’entraîneur ou l’art d’entraîner les sportifs. Vuibert, Paris. Strean, W. B. & Strean, H. S. (1998). Applying psychodynamic concepts to sportpsychology practice. The SportPsychologist, 12, 208-222.
Strean, W. B. & Strean, H. S. (2005). Commentary. In M. B. Andersen (Ed.), Sport psychology in practice (pp.193-198). Champaign, IL: Human Kinetics.
Cet article a été publié dans « Coaching & Sport Science Review » de l’International Tennis Federation (n°46, page 22). Article traduit en anglais et en espagnol sur le site de l’itf: Read in English/Leer en espanol

 

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